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Novembre 2001
C'est étrangement en novembre 2001, à ce moment critique, à ce tournant de l'histoire que je crois finie à vrai dire, que je découvre dans la tradition occidentale du Moyen Age restituée par René Nelli, l’amour chanté par les troubadours avant qu’il ne soit totalement déconsidéré par l’Église puis oublié. A un moment, je suspends ma lecture et laisse vagabonder mon imagination.
Au temps jadis, j'étais mariée à un homme respectable, mais mon cœur appartenait à mon amant de cœur. En résonance télépathique avec lui, je ressentais une intense communion entre nous, mes pensées me transportaient toujours vers lui pour un partage de l’existence qu’il menait au loin. Mon plus cher désir était d’être arrachée à ma propre vie afin de lui être unie plus étroitement que par l’union de nos corps : devenir une seule âme.
A cette époque, on croyait que l’amour d’une dame créait une aura magique protectrice pour son ami exposé au danger loin d’elle. Il le rendait plus fort, valeureux et sage, et en cas d’issue funeste, il adoucissait sa fin. Cet amour lui procurait le joy (ou joi ou jau ou gau) qui selon les troubadours occitans était ressenti comme une énergie vitale, jubilatoire. Cette énergie, capable d’agir sur la réalité en créant, en favorisant l’existant ou en détruisant le néfaste, paraissait magique. Elle était considérée comme un élixir de jeunesse, une source de jouvence, de force et de santé pour l’âme et pour le corps.
En effet, le désir peut transformer le cœur en écrin précieux accueillant l’aimé(e) désiré(e). Ce sentiment exaltant comble l’amant de plénitude et l’élève à de nobles sentiments conduisant aux plus hautes vertus.
Dans l'histoire que j'imagine, mon sentiment d’amour pour mon aimé m'était plus précieux que l’or, plus précieux que ma liberté, ma vie même. Je cultivais cet influx bénéfique, accueillait le joi ou jau pour le lui transmettre, m’efforçais d’en être digne pour être digne de lui. Nos rencontres se vivaient dans l’intensité des regards témoignant de l’échange de nos cœurs sans que nos corps entravés par nos conditions sociales réciproques ne puissent librement l’exprimer.
Lui repartait plus noble de cœur à chaque fois et se disait à mon service. Dans ma solitude, j'apprenais alors la patience, la prudence, la maîtrise des sens et la vigilance pour nous garder des médisances et des pièges de la chair.
Puis un jour, l’Amour me prenait tout entière, devenant mon maître absolu. Nous étions les célébrants d’une force magique, conduits dans un autre espace-temps, à la source de cette fondamentale pulsation capable d’élever tous nos sens au paroxysme de l’extase pour unir nos âmes.
Dans l’union de nos deux êtres élevés vers le divin, chacun devenait dépositaire du cœur de l’autre jusqu’à la mort. Par amour, nous étions frère et sœur d’âme, sans limites de temps ou d’espace nous séparant. Nos sentiments réciproques nous guidaient aussi vers Dieu, élevaient nos esprits dans la connaissance émerveillée de son Amour et ouvraient nos cœurs pour les relier aux autres.
Je vivais cette qualité d’amour extrême qui de la séduction par l’aimé conduit à Dieu et mène de l’amour pour la créature à l’amour de la Création. Je devenais capable d’aimer chacun comme si j'en aimais un seul. En aimant ainsi, je découvrais dans le même temps l’amour pour moi-même, lié à l’amour de Dieu. Et tout en souhaitant mourir (d’amour) pour lui s’il le fallait, la joie et l’espérance habitaient le plus souvent mes pensées centrées sur lui.
A l’issue de cette délicieuse rêverie qui m'a transportée dans une époque où les sentiments étaient bien différents de la norme aujourd’hui, je pense à ma propre histoire. Et si la quête du Graal explicitée à cette même époque vers le XI°, XII° siècle, était entre autres celle du Joi, joie d’amour conduisant de l’aimé à Dieu grâce à la Connaissance dont Il nous fait privilège en cours de route ? Cette qualité d’amour procure la Paix, la plénitude intérieure, trésor incomparable de l’âme accordé à qui y soumet sa vie, grâce à l’harmonisation transcendante des désirs et des sens. N’est-ce pas ce que les hommes ont toujours cherché et cherchent encore même à notre époque technologique et matérialiste ?
Dans ce contexte, le Graal paraît situé au lieu de réunion de toutes les différences ou dissonances, dans une synthèse qui conduit l’être à vivre en harmonie avec la Nature, les autres hommes et lui-même selon l’Amour divin. La Voie, (la Lore ou Lorre) comme l’attestent les traditions antiques est la connaissance de soi-même par la confrontation à la réalité, par l’expérience intérieure profonde, formatrice. Sur cette voie, l’être fait face à un défi personnel : lui seul possède ce qui est nécessaire pour le relever et lui seul peut l’assumer. Cela le confronte à une inévitable solitude mais l’appelle aussi à découvrir l’interdépendance universelle.
Même si cela entraîne le plus souvent hors des normes et des valeurs de la société, suivre jusqu’à son terme ce parcours parfois difficile ou douloureux permet d’accomplir sa propre tâche d’individu : devenir un être réalisé selon son propre potentiel d’accomplissement. S’en écarter, l’oublier en cours de route pour chercher la facilité proposée par les modèles de l’époque ou un raccourci par des voies extérieures est une faute contre l’être lui-même.
L’Amour est un guide et un moteur puissant sur cette voie, on se met en route parce que l’amour donne la force de quitter les sentiers balisés par les conventions sociales. Et c’est bien sûr au risque de l’erreur ou de l’errance selon ces mêmes conventions puisque dès lors l’important, la valeur absolue, devient l’Amour.
Ce qui m'incombe à présent est de me laisser transformer complètement par l’Amour en poursuivant la Voie puisque c’est par ce que je suis, ce que je deviens, que je peux agir. Je dois accepter encore et toujours d’être l’instrument du destin, de l’Amour au-delà de toute raison, bon sens ou morale apparents. Et je dois écrire, car c’est dans un premier temps le moyen d’intérioriser puis de me réaliser personnellement en fonction de ce qui m'a été confié.
Pourtant une contradiction me confronte encore au doute et me complique la tâche : ce travail, nécessaire en tant « qu’œuvre » de ma vie, qui me construit au fur et à mesure de son élaboration est cependant inutile s’il reste uniquement de l’ordre du savoir. Dans le même temps, en dépit de la difficulté de cette tâche, refuser de témoigner serait trahir le don fabuleux de cette expérience fantastique.
Ce serait aussi trahir Mandro comme tout au long de notre histoire découverte au travers de mes expériences de vies antérieures. Ce serait surtout trahir le véritable Amour, la Voie sur laquelle je me suis engagée, la Mission justifiant ma vie actuelle, que j'ai acceptée, voire choisie semble-t-il, dans une autre vie.
Ma tâche est de vivre pleinement, en assumant ce qui se présente et m'est demandé, que ce soit exaltant ou difficile. Sur cette voie, il n’y a pas de bénéfice à attendre pour soi-même, sinon peut-être la connaissance de la vérité concernant le symbole suprême dont j'entrevois maintenant la splendeur. Cette connaissance est elle-même un moyen. Ce qui est en jeu, c’est la Mission puisque le savoir lié à la curiosité (réputée être un vilain défaut !) est illusoire et sans réelle valeur, du moins sur le plan spirituel.
La connaissance authentique liée à l’amour vrai, la compassion éprouvée pour un autre dans un esprit de service, conduit à la transcendance. Cela oblige à renoncer aux illusions de la vie mondaine habituelle, pour suivre la règle de la prière, de l’humilité et de l’obéissance à la Voie dans l’exigeante solitude de l’esprit. Ce n’est pas pour autant oublier les autres ou s’extraire de la communauté des humains, au contraire ! L’amour ressenti au départ pour un être s’étend finalement à tous les êtres et permet d’entrer en communion avec l’humain dans ce qu’il a de plus fondamental.
Au lieu où se tient le Graal disaient les Anciens selon Pierre Gallais, il est possible d’opérer la jonction entre l’homme et le divin, entre la matière et l’esprit. C’est le lieu privilégié d’un contact dans lequel l’humain n’aurait pas à renoncer à sa nature. Le château du Graal serait aussi réel sur le plan spirituel qu’un endroit matériel bien qu’il soit hors du temps et de l’espace. Seul celui qui est prêt à le voir le trouve, c’est une grâce, un don divin.
D’après un mythe iranien, Dieu a créé une Perle et dans cette légende de la perle comme dans celle du Graal on retrouve des détails comparables, en particulier les cinq aspects ou visions de Dieu. Ces cinq aspects se résorbent dans la perle avant qu’elle-même ne se fonde en Dieu. Cette perle ne peut être découverte par l’usage de la raison mais bien en suivant la voie du cœur. L’être y est dépouillé de ses certitudes et illusions, le plus souvent au prix de souffrances liées aux épreuves destinées à le faire progresser ou parfois chuter selon ses capacités d’évolution.
La perle émerge au lieu de rencontre des deux opposés de la conscience humaine : la dimension divine transcendante venant d’en haut et la dimension des profondeurs obscures, de ses propres enfers. Elle symbolise le monde du sacré, le monde de l’âme et permet d’accéder au niveau où la conscience perçoit alors que l’existence est œuvre divine, que la création est sanctifiée. C’est cette connaissance, cette lumière, cette perle qui refonde l’homme dans sa totalité, le comble de plénitude, d’une joie et d’une Paix indicible.
Lorsque je redescends trop dans le rationnel, le raisonnable, je connais la torture de la culpabilité. En revanche, lorsque je m’élève trop vers le céleste, le transcendant, tout me semble indécent au regard de l’amour divin. Je dois donc trouver la voie du juste milieu pour accéder de façon permanente à ce lieu (ou ce symbole) permettant l’union des contraires.
C’est aussi la position médiane entre rationalité sclérosante et tentation magique ou superstitieuse, ces deux abîmes auxquels toute conscience humaine en quête authentique d’elle-même est confrontée inévitablement, comme à toutes les époques d’ailleurs puisque ces trois « voies » représentent finalement les trois dimensions possibles du cerveau humain.
Mandro m'apparaît tel un miroir où je contemple le divin. Grâce à notre rencontre concrète et à l’émotion suscitée par l’intermédiaire des sens, l’amour nous transforme en miroir l’un pour l’autre et en miroirs du divin l’un par l’autre, (du moins selon mon expérience personnelle puisque Mandro semble l’avoir refusée). L’amour éprouvé pour un être selon toutes ses dimensions, de la plus charnelle jusqu’à la plus spirituelle serait un passage vers la connaissance de soi, du monde et du divin.

La beauté, la grâce de l’être aimé suscite l’amour, et cette expérience vécue dans sa globalité et sa justesse mène réellement à l’Amour divin, (car « Dieu est Amour»). Dieu serait l’amour, y compris dans sa composante érotique, de nombreux mystiques de toutes religions en ont témoigné. Éros serait une composante divine fondamentale préparant l’individu à évoluer par la transformation de son énergie psychique.
Est-ce le secret perdu par l’Occident au fil du temps ? Ce secret a été vécu entre autres par les ermites dans ces premières cellules dont le regroupement composait les laures. Le mot « laure » évoque par ailleurs selon le grec « laura », le rocher. La pierre aux temps archaïques symbolisait aussi un dieu ou déesse, et le labyrinthe aurait alors représenté « le palais du rocher », lieu mythique de rencontre-connaissance avec soi-même, l'autre et le dieu. Ce secret a été étouffé entre une logique exclusive qui mène à une démarche scientifique asséchant les sources vives de cette connaissance et un rigorisme frileux voire castrateur d’une église qui, jalouse de ses prétentions spirituelles, s’est enfermée dans un dogme stérilisant.
Les troubadours le savaient. Pour eux, la beauté de l’aimé(e) conduisait à la révélation du Joi, de la joie et entraînait l’amant sur le chemin d’une quête paradoxalement solitaire, loin de l’aimé(e). L’objet de cette quête n’était pas tant l’autre, l’être aimé à l’origine de ce cheminement, mais plutôt la connaissance de soi jusqu’à la possession de ce Joi ou joie éprouvée lorsqu’on est enfin soi-même face au Soi ou manifestation de la transcendance divine.
Pour moi, la rencontre avec l’aimé m’a aidée à sortir de mon petit moi enfermé dans les conventions et à partir vers cette autre dimension de l’être, née de l’union de l’homme et du divin. L’aimé tend le miroir où je peux contempler ma véritable image et contempler Dieu. Ce serait faire fausse route que d’aimer le miroir pour lui-même, je ne veux surtout pas m’attacher à une personne réelle. Cependant je prête attention à l’image du miroir de cet être qui a le pouvoir de me conduire vers le point focal divin.
Ma marge de manœuvre sur cette voie est étroite. Si je ne suis pas habitée par l’amour véritable pour l’ami, le frère de mon âme, rien ne pourra le remplacer et je n’aurais même plus accès à l’amour de Dieu. Ce que je suis, ce que je fais, ce que je deviens, ce que je réalise pour les autres dans cette société où je vis, c’est par cet amour.
Je n’ai pas été curieuse de cette connaissance offerte, je ne l’ai pas voulu pour moi, je l’ai reçue pour lui. Mais si à ce stade il n’en veut toujours pas, que dois-je en faire ? Ce qui n’est pas ressenti, expérimenté, compris en soi n’est d’aucune utilité puisque ce type de connaissance est celle de notre vraie nature, de notre véritable place et de notre destin. Les faits ne sont pas importants ou même révélateurs, c’est leur sens découvert au travers de l’expérience qu’ils nous procurent.
Même si j'avais le pouvoir de donner à Mandro directement la vision somptueuse à laquelle j'accède maintenant, ce serait inutile. Confronté à cette merveille indicible, s’il ne parcourait pas lui-même le chemin, il ne se sentirait probablement pas concerné. Le regard doit être éduqué à voir grâce aux étapes successives, adaptées à l’évolution de l’être et conçues comme un enseignement rigoureux.
C’est peut-être le même processus dans les parcours initiatiques : là où le profane voit des données sans intérêt ou ridicules, l’initié perçoit ce que l’élévation progressive de son niveau de conscience lui permet d’apprécier pleinement. En fin de compte, l’enjeu n’est pas tant l’existence de secrets inaccessibles que la nécessité d’une préparation longue et exigeante jusqu’au niveau de conscience requis afin de comprendre leur valeur.
Je suis au stade étrange où j'ai cette connaissance, la volonté de la servir, tout en étant seulement une femme ordinaire sans aucun pouvoir (c’est d’ailleurs ma sauvegarde d’après mes guides). Selon mon expérience, le pouvoir était réservé à Mandro (quel pouvoir ?). Lui seul, en acceptant de suivre cette voie, pouvait l’activer. Malgré tout, je dois continuer seule, sans rien attendre de concret de sa part, bien que du fait de mon engagement, je reste liée à lui.
8
Samedi 22 Décembre 2001, fête de Gratien qui signifie « grâce », remerciement.
Emmanuel est venu chez Alicia et a demandé à me voir. Georges est allé le chercher et les enfants pris par leurs activités nous ont laissé tranquilles. C’est un homme totalement chauve, grand, un peu corpulent d’environ soixante ans. Il m’embrasse spontanément et se dit heureux de me rencontrer. La réciproque est vraie. Dès que nous sommes seuls il tient à m’exposer le résultat de ses recherches. Il sort un ordinateur portable dernier cri de sa mallette — avantage de sa profession de journaliste — et un gros cahier.
- Si vous le voulez bien, nous allons nous tutoyer, ce sera plus simple.
- Pas de problème.
- Je te montre quelques photos du lieu où tes rêves de ruines sur une montagne au soleil levant pourraient s’être déroulés.
Il fait défiler une dizaine de photos qui ne m’évoquent rien quand soudain cela me semble évident. Je vois une sorte d’espace au sol irrégulier parsemé de roches et d’herbe, entouré de hauts murs.
- C’est là ! dis-je.
- Ouf ! Je commençais à douter de mon choix, répond Emmanuel. Je pense qu’il s’agit de Montségur. Et si c’est bien cela, les informations que tu as reçues sont étonnantes. Grâce à toi j’ai compris pourquoi c’est le « Mont du Salut » selon certaines croyances.
Il me montre un plan de bâtiment long, étroit avec des formes anguleuses et ouvre son cahier où figure une sorte de liste qu’il me commente.
- Je suis parti des informations suivantes :
Le cinq en rapport avec le huit.
Nous entrons dans le cinquième du huit.
L’important est la moitié sur le mur exposé à l’est.
Le milieu donne la moitié.
La Célébration de l’Amour dans l’Union du jour et de la nuit.
Le Pentagramme formé par Vénus tous les huit ans. Elle revient à son point de départ tous les quarante ans, soit cinq cycles de huit ans. Sa régularité en fait le « métronome du monde ».
« J’y ajoute la forme d’une petite plaque de plomb pentagonale un peu irrégulière dont on a trouvé plusieurs exemplaires à proximité de la forteresse. Compte tenu du moment où tu as eu cette donnée, le cinquième du huit peut correspondre au cinquième signe astrologique, le Lion, du mois Huit, c’est-à-dire effectivement Août. Et sur le plan astronomique le coucher de Denebola, l’étoile de la queue du Lion, survient vers la mi-juin aux environs du Solstice d’été. Or c’est le repère solaire le plus évident dans la construction, celui qui attire pas mal de personnes chaque année pour le voir dans les archères du « donjon ».
Emmanuel me désigne sur le plan à l’extrémité nord-ouest une forme rectangulaire percée de deux trous sur chaque face. Deux lignes parallèles les traversent, il note à côté « Solstice d’été ».
- Maintenant nous allons examiner cette idée : le milieu donne la moitié. Si je prends le milieu du plus long mur et que je trace sur ce point la ligne nord-sud, elle passe par l’angle le plus au sud. C’est satisfaisant en termes d’orientation. Ensuite j’ai considéré que le plan du bâtiment ne représente que la moitié d’un espace à priori pentagonal et je me suis alors servi de la forme de la plaque de plomb.
Il place ce pentagone au milieu du plan en alignant deux pointes sur la ligne nord-sud. La partie sud ressemble à celle de la forteresse. Il en trace alors la « moitié » nord en prolongeant les murs existants pour obtenir un pentagone comparable. Content de lui, il dit :
- Et voilà le résultat. J’ai maintenant les éléments essentiels pour établir une sorte de cadran solaire à partir des repères architecturaux du bâtiment, et valable pour cette latitude. Ceci dit tu peux faire de même avec n’importe quelle structure exposée au soleil, c’est le principe du gnomon. Et pour Montségur je sais que plein est, lors de l’équinoxe, le soleil se lève sur le Pic de Bugarach, c’est un autre repère fiable.
- D’accord, dis-je, mais l’important était la moitié sur le mur exposé à l’est.
- Tout à fait, répondit Emmanuel, cette ligne passe au sud-ouest près de la porte Sud et au nord au milieu du mur. Elle détermine le point du dernier angle nord-est du pentagone complété. Si tu regardes la ligne des solstices traversant le donjon, tu constates qu’elle est parallèle à la ligne joignant les angles nord-est des deux pentagones imbriqués de mon hypothèse, à la porte Sud. J’obtiens la croix des solstices traversée par la ligne des équinoxes. Tu remarqueras que cette figure ramenée à ses lignes minimales dans le pentagone forme un Y… Chacun des pentagones, le petit de plomb ou le grand construit sont un système de repères temporels valables pour cette latitude. Le petit pouvant se glisser dans la poche… (Voir Annexe Tome 2)
http://tresordeslaures.canalblog.com/archives/2020/01/11/37933185.html
- C’est très intéressant, dis-je poliment, mais à dire vrai je n’en perçois pas vraiment l’intérêt.
- Je comprends, répond Emmanuel patiemment, il faut se remettre dans les conditions d’autrefois, avant le temps des horloges. Le pouvoir est lié à la maîtrise du temps et à l’époque de « l’hérésie » Cathare, au XII°, XIII° siècle, en Europe c’est le christianisme qui gouverne le temps avec les cloches des églises et les fêtes religieuses. Il était donc important pour les « hérétiques » de disposer de leur propre système temporel en particulier pour leurs rituels. Et quant à toi, n’oublie pas que ton guide t’a fait sortir en pleine nuit pour voir un cheval dans le ciel ! Il faut « chevaucher Pégase ». D’autant que tu as manifestement de bons guides dans « l’autre dimension », celle de la Connaissance. Ils t’ont ouvert des mondes normalement inaccessibles et t’ont protégé du monde néfaste des « esprits » de bas étage ! Le cheval c’est la fameuse « cabale » sous son aspect ésotérique, l’accès à la Kabbale hébraïque… et tu as été conduite vers une des meilleures, Annick de Souzenelle !
Il me regarde intensément et je mesure avec gratitude ce parcours effectivement inouï. Il ajoute d’une voix douce.
- Alicia m’a dit que tu avais aussi reçu une formule en latin liée à cet endroit particulier.
- Oui, dis-je, mais je ne peux l’utiliser ni la transmettre telle quelle, elle est réservée à Mandro. Cependant j’en ai la traduction approchée. Je la connais par cœur, je te la note : Iris / maintenant / s’établit / plus grand (ou l’aîné) / non divisé(s) / contemplent (ou éprouvent) / la conjonction divine / élevée (ou haute) / désormais / paradisiaque / et vierge.
Il regarde attentivement et sourit :
- Je peux presque la deviner… et en effet ce n’est pas facile à comprendre. A mon avis elle a plusieurs niveaux d’interprétation. Tout comme le Pardès, évoqué par la référence paradisiaque dont on dit aussi bien dans les milieux chrétiens que juifs mystiques qu’il invite à quatre niveaux de lecture : littéral, allégorique, religieux ou moral et enfin secret ou ésotérique par la connaissance intérieure. Iris est la messagère des dieux et elle agit souvent par le biais des rêves ou des songes. Dans la légende, elle réside au ciel, se déplace sur l’arc-en-ciel ou dans les étoiles. Et à propos d’étoiles, localement on rapproche la forme de la forteresse du « Mont du Salut » de la constellation du Bouvier. De plus le seul chant attribué aux Cathares s’appelle le Chant du Bouvier avec un refrain sur les voyelles.
Je garde le silence, je me demande jusqu’où il va m’emmener. Il m’évalue du regard puis reprend.
- Je vois bien que c’est complexe pour toi, mais je pense que tu comprendras progressivement. Je poursuis. L’étoile principale du Bouvier est Arcturus, littéralement le Gardien (ouros) du Pôle Nord (arktos), devenu gardien de la Grande Ourse, Gardien du Ciel. Cette étoile est la troisième la plus brillante du ciel, la première étant Sirius qui sous nos latitudes n’est pas longtemps visible, la seconde est dans l’hémisphère austral ou sud. Arcturus est donc l’étoile principale de l’hémisphère boréal ou nord et autrefois elle était connue de tous comme repère nocturne lié à la Grande Ourse et à la constellation de la Vierge identifiée à la grande déesse mère (Isis, Astarté, Démeter, Cérès…). Chaque civilisation a un modèle du ciel, le cosmos, littéralement « l’ordre de l’univers ». Sur cette représentation se greffent les mythes, les croyances, les dieux de chaque culture. Arcturus est l’objet de nombreux mythes : Icarios adepte de Dionysos ; Arcas résidant en Arcadie, le séjour mythique paradisiaque des poètes ; mais aussi Atlas supportant l’axe du monde ; le Laboureur du ciel conduisant les « sept bœufs » romains ou « Septentrion », synonyme de nord. C’est aussi un laboureur dans le Chant du Bouvier, or en occitan "laboure" se dit laura ! Sans compter que parfois en référence aux pratiques religieuses cathares on parle de Laure de Montségur.
J’ai un frisson à l’évocation de ce rapprochement, Laure, Laurent, Lorre ou Lore, toujours la même voie ? Je reste silencieuse et attentive. Emmanuel poursuit.
- Reprenons. Arcturus est le personnage central du ciel qui fait en sorte que tout soit en place et tourne bien, comme une Roue, un Moulin... Autrefois il s’étendait même aux deux ourses, alors nommées Arcturus major et Arcturus minor. Il était aussi appelé par les arabes, grands astronomes héritiers de la science antique, le Grand Hurleur ou Crieur. Ce titre signifie « annonceur » ou Héraut au sens du Moyen-Age. C’est ainsi que je comprends son Chant des Voyelles, les voyelles représentant les planètes déifiées.
Concentrée sur ses paroles, je suis un peu sceptique. Il ajoute :
- Tu sais, nous n’en sommes peut-être plus conscients, mais notre civilisation aux racines judéo-chrétiennes était aussi basée sur un modèle idéal du ciel considéré comme immuable et éternel. Dans cette représentation, sur une sorte de coque ronde, comme une coquille d’œuf autour de la Terre appelée la Sphère des fixes ( les étoiles ), se déplacent le Soleil, la Lune et les planètes (les errantes), en trajectoires bien définies. Malheureusement le phénomène de la précession des équinoxes dérègle le système sur des milliers d’années. D’où des décisions radicales pour tout recadrer, comme celle du calendrier grégorien qui retrancha dix jours et fixa de nouvelles règles au XVI° siècle. Auparavant les dates de l’église n’étaient pas toujours très fiables ! Or tu sais que la date de Pâques n’est pas fixe, chaque année elle est déterminée par l’Église comme étant le dimanche après la première pleine lune d’équinoxe. Par ailleurs le nom des jours de la semaine garde la trace de la dévotion aux planètes : Lundi pour Lune, Mardi pour Mars…
J’acquiesce silencieusement, il a raison. Notre lien avec le ciel est coupé dans nos vies occidentales modernes et confortables, mais il tenait une place centrale dans la vie de nos ancêtres. Emmanuel ajoute :
- Pour finir avec le Bouvier, je dois te parler de la Rune Othal ou Odal, de l’alphabet runique scandinave. Elle correspond à cette constellation, c’est la Rune de l’héritage, du lien avec les Ancêtres et le monde des esprits. On dit qu’elle a une forme « d’enclos », comme le Bouvier. Le système runique donne aussi accès à une autre forme de connaissance. Tu vois qu’à partir d’une même configuration céleste, sont déclinées de nombreuses histoires culturelles reposant sur une représentation cosmique globale. Et plus proche de nos mythes occidentaux tu regarderas attentivement l’Hexagone d’hiver.
Je lui demande ce que c’est mais avec un sourire malicieux il dit simplement « demande à tes guides » juste au moment où Alicia arrive. Je remercie chaleureusement Emmanuel qui repart avec Alicia et nous décidons de rester en lien. Il suggère à Georges de me créer une adresse de courriel pour échanger des documents. Georges le fait de bonne grâce et me donne donc accès à son ordinateur régulièrement pour me permettre cette correspondance.
Samedi 29 Décembre 2001, Pleine Lune. Fête des David qui signifie « bien-aimé ». Saint David au X° siècle avant Jésus-Christ est le fils de Jessé, roi de Juda et d’Israël, prophète, créateur des Psaumes de la liturgie chrétienne. Il est l’ancêtre du Christ dans « l’arbre de Jessé ».
Le ciel est magnifique, comme en état second je sors en pleine nuit pour le contempler. Je repère sans difficulté Arcturus, le Bouvier conduisant le Chariot (ou Grande Ourse). Je vois aussi vers le nord Véga de la Lyre dans la Voie Lactée. Et vers le Sud, à l’autre extrémité de la Voie lactée resplendissent Sirius, l’étoile la plus brillante après le Soleil, et Orion. Je comprends soudain que dans l’Hexagone de l’hiver, selon la légende, un astronome païen du nom de Flégétanis ait pu lire le nom du Graal. Spectacle féerique qui me fait vibrer, je me sens remplie d’amour et de reconnaissance.
Lorsque le lendemain je raconte mon expérience à Emmanuel, il partage ma joie et me dit que Flégétanis était de la lignée de Salomon. Son nom est construit sur « phlegein » brûler en grec et Tanis, nom d’une ville d’Égypte Antique. Or Orion pour les égyptiens était un avatar d’Osiris, Sirius, celui d’Isis et ils voyaient des dieux dans cette partie du ciel, autrement appelé le Grand G. Sur le plan astronomique, il m’apprend que le Soleil et son cortège d’étoiles semblent naître des parages de Sirius et se diriger vers l’Apex solaire à la vitesse d’environ vingt Km/s. Quant à penser que les Anciens ignoraient ce mouvement propre du système solaire dans notre Galaxie, Emmanuel est sûr du contraire, même si cette connaissance était réservée à des initiés. L’Apex se situe au milieu de la zone entre Arcturus et Vega, dans la constellation d’Hercule (peu visible), et comme par hasard, Arcturus était surnommé le Fossoyeur par les Arabes, grands astronomes!
Presque par hasard, nous évoquons aussi Saint Laurent, associé au Graal et son célèbre gril (ou grille). Emmanuel me répète que les Anciens imaginaient que les étoiles se déplaçaient sur une coque. Autrefois une sorte de coque ou coquille en fonte munie d’une grille servait à faire cuire sur le feu un coq (ou autre volatile). Le contenant et le contenu étaient étymologiquement associés. En des temps difficiles, entre famine et disette, ce mets était signe d’abondance et il me rappelle la « poule au pot » du dimanche promise par Henri IV, qui est devenu de ce fait un des emblèmes de la France.
En occitan, graïl est d’une part le corbeau, d’autre part le gril ou la grille, et grailler en argot signifie manger, d’où l’expression « aller à la graille ». Le Graal se dit aussi grail en anglais. Avec tout cela comment s’étonner que le Graal soit vu comme un symbole d’abondance ? Et comme pour enfoncer le clou (ou retourner la grille !), Emmanuel m’apprend que selon la Lore ou Lorre, la racine indo-européenne laur signifie « jouir des richesses ». Saint Laurent est un des avatars chrétiens du grand dieu celte Lugh, dieu associé à la prospérité dont l’animal représentatif est le corbeau. Du chaudron d’abondance celte au Graal en passant par le gril (dans sa coque) y aurait-il une chaîne symbolique ininterrompue ? Vaste perspective !
Jeudi 3 Janvier 2002, fête des Geneviève qui signifie « femme de bonne naissance ». Sainte Geneviève au V° siècle se fait religieuse à l’âge de 15 ans. Après une vision prophétique, elle rassure les parisiens sous la menace des Huns et Paris est effectivement épargné. Elle intervient ensuite favorablement lors du siège par les Francs. Les rois francs lui font confiance, elle se dévoue aux pauvres et aux malades.
Je vois Alicia, nous échangeons nos vœux de bonne année. Je lui confie que j'ai refait plusieurs songes concernant le collier et les perles qui m’avaient incitée voici quelques mois à reprendre le travail d’écriture de mon aventure. Elle me demande :
- Comment le comprends-tu maintenant ?
- Le collier banal à mes yeux casse, il symbolise le récit de mon vécu. Je le triture pour en trouver le meilleur sens possible (objet de ma quête d’alors dans les livres, les rencontres) et je perds le fil de l’histoire, la notion de son importance. Je suis obligée de me mettre à genoux, de descendre dans la « poussière » pour retrouver ces perles, éléments du récit. Mandro me ramène dans ma cellule et m’informe du motif de ma détention : j’aurais trahi ma mission de messager qui devait transmettre ce dont il était chargé sans en tirer profit.
« Son père me fait valoir l’importance du collier, je dois reconstituer le récit pour en découvrir la valeur. Le rôle du fils est donc de me ramener à cette tâche essentielle m’apparaissant pourtant sans intérêt après notre dernière rencontre.
« Dans le songe, il veut m’arracher la vérité sur son trésor, me faire « rendre gorge ». Je crache une perle sans valeur apparente, c’est pour lui la Perle fine, celle qui lui permet de comprendre. Cette Perle est en moi (dans la façon dont je vis les événements, dont j’évolue ?) et non dans le récit pourtant indispensable, élément incontournable de ma tâche pour la Mission.
« Je souhaitais qu’il reçoive tout, en me faisant oublier, c’est en fait la mauvaise solution, je dois assumer par ma présence face à lui jusqu’au bout. Par ailleurs, la Perle fine est différente pour chacun de nous. Pour moi cette Perle est dans mon expérience. Et celle que je cherche pour lui permettre de comprendre par lui-même n’est pas dans les livres ni les connaissances théoriques que je pourrais rassembler.
« Tu vois, si mon cheminement a été laborieux, je saisis maintenant clairement ce que je dois faire : le récit authentique de mon aventure tout en dégageant son arrière-plan symbolique. Ce travail est inutile sur un certain plan parce que tout cela a déjà été éprouvé, dit, publié par des gens infiniment plus doués, plus avancés sur leur voie et plus savants que moi, mais je ne peux pas m’y dérober. J’accède à la plénitude d’Amour et surtout de Paix, maintenant indépendante des conditions objectives de ma vie, seulement en obéissant à ce qui m’est demandé même sans en comprendre la finalité.
- Quel chemin ! constate Alicia. Je te souhaite beaucoup de courage et d’aide spirituelle afin de le poursuivre, Estelle. Je t’assure de mon dévouement amical, mais je t'avouerai que plus que jamais je mesure mon impuissance face à la dimension phénoménale de tes expériences d’une autre réalité et les proportions qu'elles ont prises.
« Nous sommes en général étrangers à cette dimension, voire même hostiles à moins d’être comme toi, appelés sur les sentiers de l’aventure intérieure et surtout d’avoir le courage de s’y confronter jour après jour. Avec toi, j’assiste à la marche sur le fil du rasoir d’une conscience en mouvement. Je te vois tendue entre la tentation du rejet pur et simple de ce qui pourrait apparaître comme des élucubrations et l’adhésion à cette force colossale qui te fait entrer en résonance avec une dimension d’Amour telle qu’on la conçoit difficilement à notre époque. Et je ne sais pas comment j'aurais vécu ces choses à ta place.
Je comprends les réticences d’Alicia et je la remercie chaleureusement de son soutien.
Par courriel, Emmanuel me donne son interprétation de la Perle. Il la met en relation avec « ma » formule latine évoquant l’aspect « paradisiaque et vierge ». La Perle est le symbole du monde de l’âme, monde sacré ou Paradis accessible par l’élévation du niveau de conscience, la Connaissance. Cette connaissance rend l’être à son intégrité première, intact, en un mot « vierge ». C’est la voie du Salut de l’âme donc de sa « sécurité » au sens sacré , mais aussi de son accès à la tranquillité de l’âme, la Paix. Ce qui est le sens de « Ségur » venant du latin securus « libre de souci ». En français c’est devenu « secur » qui a évolué en « sûr ».
Le mot vierge aurait pour racine « werg » qui signifie « enclos » au sens de périmètre, espace sacré. Mais cette racine a aussi donné le mot « work », travail en anglais. Emmanuel me rappelle les recommandations des anciens alchimistes : « ora et labora » : médite (prie) et travaille !
Pour moi tout prend sens, ciel et terre entrent en résonnance dans mon esprit et m’ouvrent un immense champ de connaissance, un labyrinthe ?